Avec Totem, Fred Ballin élève la récupération au rang de métaphore universelle. Le bois, issu des chutes d’un bassin à poissons, et le socle — ancien pied de lampe de bureau — témoignent d’un art du détournement, où chaque fragment retrouve une seconde vie. Sculpté à la disqueuse, brûlé, poli, le matériau conserve les stigmates du feu et de l’outil, devenant une peau vivante traversée de stries et de reliefs.
Les lignes sculptées incarnent à la fois l’érosion du temps et les lignes de vie : elles s’enchevêtrent, se croisent, s’interrompent, traduisant la somme des expériences humaines — sensorielles, physiques, psychiques ou métaphysiques. Les coulures d’étain, denses et argentées, jouent un rôle protecteur : elles enveloppent certaines zones comme une carapace, rappelant les formations naturelles des demoiselles coiffées, où la pierre protège la terre sous son poids.
La verticalité de l’œuvre, posée sur un socle circulaire orné de motifs colorés et d’un sceau rouge, lui confère une dimension rituelle. L’œil suit instinctivement le parcours ascendant du bois, du socle à la cime, comme une élévation symbolique — du monde matériel vers la lumière. Dans le dialogue entre noir profond, éclats métalliques et teintes vives, le bois semble respirer, traversé par une énergie tellurique et lumineuse.
Totem condense tout l’univers plastique et philosophique de Fred Ballin. C’est une œuvre de transmutation : celle du rebut devenu relique, du fragment devenu symbole. En intégrant des matériaux de récupération, l’artiste inscrit son geste dans une poétique du cycle — rien ne meurt, tout se transforme.
Par sa forme élancée, Totem renvoie aux colonnes votives, aux figures ancestrales de protection ou d’élévation. Pourtant, Fred Ballin s’affranchit de toute référence ethnographique : il invente un langage sculptural personnel et universel, où la matière elle-même devient spirituelle. Les stries abrasées figurent le passage du temps ; les coulures d’étain, la mémoire figée ; les pigments éclatants, l’énergie vitale. L’ensemble conjugue archaïsme et modernité, brûlure et éclat, gravité et vibration.
Cette pièce impose une présence physique, presque magnétique. Elle ne se contente pas d’occuper l’espace — elle le structure, le polarise. À travers Totem, Fred Ballin rappelle que la création, comme la vie, repose sur une tension : celle d’un équilibre fragile entre destruction et renaissance. Ce n’est pas un monument du passé, mais un signal debout, une œuvre de résistance silencieuse face au temps.














